Le Monde d’Après Hier

Samedi 22 juin 2024 – 6h15-

Quelque part en France…

Mon bracelet-montre vibre. Je me décolle de toi lentement pour ne pas te réveiller. Rincée par cette semaine qui se termine et les chaleurs écrasantes, j’espère que tu pourras dormir un peu avant de commencer ton après-midi de boulot. Mon bracelet-vibre encore, harcelant ma motivation. J’appuie pour faire taire l’alarme, l’allume pour signaler que je suis debout… sur les rotules, mais debout. Pas le choix. Si je ne me rends pas au bureau, ça sera la troisième fois et je prendrais une amende dont je me passerais volontiers, bien que tout mon corps crie pour du répit, du repos. Depuis la crise du CoVid, ces bracelets ont été votés par le gouvernement en place et maintenus par les suivants ; cela devait être temporaire, cela devait nous aider à sortir la tête de cette crise sanitaire… Combien sommes-nous désormais la tête sous l’eau, noyés par cette société oppressante contre laquelle nous étions si peu à lutter… ? Dire qu’avant ce virus, jamais personne n’aurait pu imaginer cela. Dire que ceux qui ont suivi, dans la confiance aveugle, disaient « qu’ils n’oseraient jamais ! ». Je chasse ces idées de mon esprit, je sais que la déprime titille fréquemment mes cellules et que les idées noires, parfois suicidaires me grignotent peu à peu. Alors j’évite de penser à tout cela, à tout ce que nous aurions pu… aurions dû faire pour éviter d’être devenus ce que nous sommes. D’ailleurs, nous avons essayé. Nous étions trop peu…L’Histoire se répète. La technologie comme molosse de service.

Je file sous la douche, rapide, j’ai peu de temps pour me préparer, tout est chronométré. Je m’assoie quelques minutes pour avaler mon thé et mes deux biscottes. Pas plus. Pas d’argent pour plus. Deux biscottes avec la confiture offerte par ma maman avant de mourir. Ce souvenir tout frais me coupe l’appétit. Je revois mon frère, hurlant devant l’hôpital pour qu’on nous laisse entrer, pour être avec elle. J’entends nos sanglots, notre rage, les policiers venus nous écarter… Nous voulions simplement ne pas la laisser mourir seule. Nous voulions simplement l’étreindre une dernière fois, lui dire que nous l’aimions. Ça, c’était avant les bracelets, avant les vaccins obligatoires… Les derniers soubresauts d’une lutte qu’une minorité, traitée de fous, espérait gagner pour un monde plus humain, plus lumineux. Nous aurions pu gagner. Si seulement ils avaient pris conscience que nous étions plus nombreux, bien plus que l’élite en place, que nous aurions pu renverser la vapeur. Ils ont préféré se soumettre, persuadés que c’était pour le bien commun.

Avant que les larmes roulent sur mes joues, je débarrasse et fait une caresse à mon vieux matou qui ronfle sur le canapé. Ses poils ternes, sa maigreur, signes d’une fin proche, m’amènent à une brève prière pour qu’une vie suivante lui soit meilleure. Pas humaine. Ça n’en vaut pas le coup. Il n’y aura pas d’autre animal après lui. Ça non plus, ça n’en vaut pas le coup. Il a gambadé de belles années avant que le climat ne s’accélère et nous cloue de plus en plus souvent à l’intérieur. Quelle vie pour ces animaux… ? Ne parlons pas de ce qu’il reste de « sauvage ». Brûlés par les feux récurrents, affamés par les sécheresses, emportés par les inondations, chassés par le bitume qui pullule partout désormais… On vient même d’inaugurer le plus grand aéroport du monde au cœur de l’Amazonie !

Je sors de chez nous, enfile mon masque, ferme à clé et passe mon bracelet devant la minuscule borne au pied de l’immeuble. J’ai signalé mon départ. À peine la porte ouverte que la chaleur moite matinale m’oppresse. Je presse le pas pour me réfugier sous l’ombre de l’abribus où j’attends la navette envoyée par mon employeur. Organisation imposée par le précédent gouvernement pour soit disant « diminuer les trajets individuels et réduire la pollution ». Derrière cela, le contrôle, encore et toujours car, pour le climat, leur argument arrivait un peu tard ! Tout cela aux frais des patrons évidemment ! Plutôt, à nos frais puisque dans la même loi les primes nous ont été supprimées !

Dix minutes plus tard, précisément, la navette de mon entreprise se poste devant moi, m’ouvre la porte et je monte après avoir badgé. Encore. Entre chez moi et la navette, tout peut arriver ! J’ironise… mais quelques-uns ont tenté de se faire la malle, de disparaître. Les drones les ont retrouvés. Sans parler des caméras à reconnaissance faciale votées en 2021 ;au début, ce ne fut que les gares mais très vite elles pullulèrent un peu partout.La climatisation extrême attaque mes pores dilatés qui cherchent à s’accommoder. J’en suffoque presque dans mon masque. Comme tous les jours, Charly m’a gardé une place. Nous nous saluons, nous parlons peu. Surtout en public. On nous entend. Nous échangeons donc des banalités, notamment s’il se sent mieux après ses trois jours d’isolement. Trois jours pour fièvre. Non payés bien sûr. En janvier, une nouvelle loi est passée pour encore réduire les droits du travail. Une de plus. Encore une qui passe inaperçue aux yeux des aveugles, de ceux qui suivent et trouvent des excuses à tous ces gens qui nous dirigent. Et dire que nous pensions qu’ils réagiraient à la suppression d’une semaine de congés payés ! Quelle naïveté ! « Il faut bien participer à l’effort pour lutter contre la crise économique ». Ils ont oublié qu’on ne revient pas en arrière. Qu’un droit ôté ne se retrouve plus. Et que ces mots, crise économique, ne valent que pour nous, ceux d’en bas, pendant que ceux d’en haut mangent du caviar sur notre dos comme le disait si bien Coluche. Aucun privilège enlevé pour eux. Bien au contraire. La navette s’arrête. Charly et moi, ainsi que deux autres personnes, descendons. À tour de rôle, nous badgeons notre bracelet-montre à une borne pour obtenir l’accord de rentrer. Plus d’employé pour ça depuis longtemps. Tout le monde est désormais équipé de ces bornes : entreprises, restos, supermarchés… Si la énième dose de vaccin n’est pas à jour, pas d’entrée. Juste à côté, une caméra thermique nous scanne. Cette fois, tout est bon. C’est parti pour une demi-journée de travail. Arrêt à 12h. Mais ma journée ne s’arrêtera pas là. Je dois aller chercher ma fille à l’internat à 14h30. C’est donc la course après mon retour à l’appart. Toi, tu files bosser (la semaine prochaine, ce sera l’inverse) et moi je cours chercher notre enfant que nous n’avons pas vue de la semaine. L’internat, ce n’était pas notre choix. Le choix de peu, d’ailleurs. Nouvelle réforme de l’Éducation Nationale de 2023 pour lutter contre l’endoctrinement, d’après eux. Il y a bien eu quelques rassemblements, quelques grèves d’enseignants mais le tout fut vite mater à coups de matraques et de ruptures de contrat. Et surtout, pour les parents, la menace de mettre fin aux allocations familiales. Tenue par la bourse, la résistance fut muselée. Un paradoxe non ? On envoie nos enfants en internat pour lutter contre l’endoctrinement mais ils n’ont pas de mal à nous laver le cerveau à coups de discours mensongers et publicités envahissantes vantant les mérites d’une école libre et fraternelle ! Nos enfants ont, eux aussi, de jolis bracelets, se font vacciner deux fois par an par une équipe qui débarque au moment opportun et n’ont le droit de sortir du lycée que trois heures le mercredi après-midi. Tout comme nous, ils sont sanctionnés s’ils oublient de recharger leur bracelet-montre. Un jour de renvoi. Ou plutôt, de travail dans l’enceinte de l’établissement. Il ne faudrait pas perdre deux bras qui peuvent bosser ! À peine récupérée, je dépose notre fille à la danse. Son exutoire. Elle m’embrasse avant de quitter la voiture, radieuse. C’est son moment de la semaine. Celui qui la rend rayonnante. J’en suis heureuse…et envieuse. Je repense aux cours de yoga que je suivais, qui me faisaient un bien fou au corps comme à l’esprit. Le gouvernement a vite trouvé des prétextes pour ajouter cette pratique dans la liste des « mouvements sectaires ». Le début d’une chasse aux sorcières passée inaperçue. Cela fait bien longtemps que je n’ai plus le loisir de m’adonner à une quelconque passion. À part lire, et les livres commencent à se faire rares car numérisés, donc sur internet, donc surveillés. Donc je m’en passe. Ou plutôt, je transgresse. Nous nous en échangeons avec Charly lorsque nous nous voyons en dehors du boulot. De ceux qui ne sont plus publiés et gardés secrètement.

J’embraye et file à la petite superette bio, dernière survivante d’une liquidation programmée des marchés. La proprio, une dame d’un certain âge aux traits marqués, au visage endurci, qui hurle à qui le veut qu’il faudra lui passer sur le corps pour faire fermer sa boutique. Les gendarmes du coin n’ont pas réussi à la déloger… Et puis, ce n’est qu’une question de temps. Ils laissent faire, conscients que ça ne durera pas vu son âge. La pauvre femme a tout perdu et dort dans l’arrière salle du magasin sur un matelas à même le sol. Je lui prends quelques courgettes, des tomates et des radis. Arrivée devant elle pour payer, en scannant mon portable pour débiter, elle glisse au fond d’un sac en papier quelques brins de lavande en me faisant un clin d’œil. Je lui souris. Je sais ce qu’elle risque. Depuis que la médecine allopathique s’est promue maître du monde, elle a renié ses origines, craché sur le naturel pour vanter un monde chimique et contrôlé…contrôlable surtout. Quelques « sorciers » résistants, passent parfois quelques brins de thym ou de romarin, en douce, mais l’amende est si forte que peu s’y aventurent. Et puis, eux, ils disparaissent peu à peu et la jeunesse n’a que faire de poudre de perlimpinpin qui soigne les rhumes. Enfoncés dans leur canapé, lobotomisés par leur portable, les cerveaux de la jeunesse s’asphyxient, plus aucun ne s’intéresse à l’arbre qui pousse et qui nous fait respirer pourtant. Première espèce en voie de disparition désormais, tout à fait programmée. Je rentre. Je badge à nouveau l’entrée de mon appartement. Mon bracelet bip d’un son enroué. Il me faudra le recharger, même si demain, c’est dimanche, unique jour non travaillé pour tous. La traque ne connaît pas de repos. La crise… et oui, toujours cette « crise » que nous payons désormais à coup de 45h par semaine. Nous sommes nombreux à nous souvenir du « monde d’avant ». Ce monde dans lequel nous avions le temps de nous retrouver, de faire la fête, de partager. À part quelques rares occasions, aujourd’hui l’énergie nous manque pour danser ou de nous distraire. Métro, boulot, dodo, cette prémonition de trois mots est rapidement devenue réalité.

Il est 17h30, tu passes la porte de l’appart à ton tour, d’un pas lourd, tu viens vers moi… Je connais ce regard. J’abandonne les courgettes râpées, je t’enlace, je te serre fort. J’entends ton soupir…ta lassitude. Je sais ce que tu vas dire. Tu t’enfonces un peu plus contre mon épaule. « ‘tain…ça sert à quoi tout ça… ? On ne peut pas vivre comme ça… ! » Je sais… Je sens ton inspiration saccadée, celle qui retient les larmes, qui étreint les peurs… Je te serre plus fort encore. Je ne veux pas que notre fille nous voie ainsi. Même si… elle sent, elle sait, elle le vit, et pour des années encore, elle. « Un jour tout s’arrêtera » … Encore ces mots. Tu les connais. Mais je les répète. Comme un refrain, une prière. Mais il n’y a aucun espoir dans ma voix. Juste une réalité. Un jour, tout s’arrête. Et la mort, peut-être, en devient douce et salvatrice. Une liberté retrouvée. Demain, dimanche, nous badgerons encore, nous serons suivies pour aller voir tes parents, encore. Traquées. Au cas où… Au cas où quoi ? Je ne sais pas car, comble de l’horreur, qu’importe le pays, le monde s’est mis au diapason. Estimons-nous heureuses, nous n’avons pas finies dans ces « camps », comme tous les non-vaccinés, parqués, dépossédés et appauvris. Oui, demain nous pourrons partir tôt et profiter un peu du jardin de tes parents, qui sont dans les derniers résistants avec leur verger, leur potager. Les projets de loi sont dans les tuyaux pour interdire tout ça. Je sais que ce bol d’air sera aussi celui qui m’étouffera… de colère, de douleur face à cette vie que nous aurions pu avoir. Au sein de la Nature. Dans un monde plus humain. Pourtant… Demain, nous essaierons de rire, de partager, d’aimer. Notre fille fêtera ses 18 ans. En petit comité puisque la loi nous interdit de nous réunir à plus de dix personnes mais au moins, nous oublierons l’espace de quelques heures, que le monde d’avant est mort, lui, et que nous qui l’avons connu, n’en avons pas encore fait le deuil.

Écrit le 28 aout 2021.

Dédié à tous ceux qui, après-guerre, ont lutté pour nos droits et pour que, jamais plus, les hommes et femmes différents, d’abord ostracisés, finissent dans des camps. A tous les Amérindiens massacrés qui luttent encore pour leurs terres, et tous les noirs américains qui ont dressé leurs poings contre la ségrégation.Que ceux qui pensent que nous sommes fous, que ça n’arrivera jamais, se souviennent qu’on ne perçoit les conséquences de l’horreur qu’une fois que c’est trop tard SAUF si l’on dompte ses peurs et écoute son cœur. Alors, bien sûr, nous pouvons agir avant que l’horreur ne se concrétise ! ENSEMBLE, AGISSONS avant qu’il ne soit trop tard !

Audrey LEROUX

bitume qui pullule partout désormais… On vient même d’inaugurer le plus grand aéroport du monde au cœur de l’Amazonie ! Je sors de chez nous, enfile mon masque, ferme à clé et passe mon bracelet devant la minuscule borne au pied de l’immeuble. J’ai signalé mon départ. À peine la porte ouverte que la chaleur moite matinale m’oppresse. Je presse le pas pour me réfugier sous l’ombre de l’abribus où j’attends la navette envoyée par mon employeur. Organisation imposée par le précédent gouvernement pour soit disant « diminuer les trajets individuels et réduire la pollution ». Derrière cela, le contrôle, encore et toujours car, pour le climat, leur argument arrivait un peu tard ! Tout cela aux frais des patrons évidemment ! Plutôt, à nos frais puisque dans la même loi les primes nous ont été supprimées ! Pas de détour pour les courses ou autre motif personnel. Le seul bon Dix minutes plus tard, précisément, la navette de mon entreprise se poste devant moi, m’ouvre la porte et je monte après avoir badgé. Encore. Entre chez moi et la navette, tout peut arriver ! J’ironise… mais quelques-uns ont tenté de se faire la malle, de disparaître. Les drones les ont retrouvés. Sans parler des caméras à reconnaissance faciale votées en 2021 ;au début, ce ne fut que les gares mais très vite elles pullulèrent un peu partout.La climatisation extrême attaque mes pores dilatés qui cherchent à s’accommoder. J’en suffoque presque dans mon masque. Comme tous les jours, Charly m’a gardé une place. Nous nous saluons, nous parlons peu. Surtout en public. On nous entend. Nous échangeons donc des banalités, notamment s’il se sent mieux après ses trois jours d’isolement. Trois jours pour fièvre. Non payés bien sûr. En janvier, une nouvelle loi est passée pour encore réduire les droits du travail. Une de plus. Encore une qui passe inaperçue aux yeux des aveugles, de ceux qui suivent et trouvent des excuses à tous ces gens qui nous dirigent. Et dire que nous pensions qu’ils réagiraient à la suppression d’une semaine de congés payés ! Quelle naïveté ! « Il faut bien participer à l’effort pour lutter contre la crise économique ». Ils ont oublié qu’on ne revient pas en arrière. Qu’un droit ôté ne se retrouve plus. Et que ces mots, crise économique, ne valent que pour nous, ceux d’en bas, pendant que ceux d’en haut mangent du caviar sur notre dos comme le disait si bien Coluche. Aucun privilège enlevé pour eux. Bien au contraire. La navette s’arrête. Charly et moi, ainsi que deux autres personnes, descendons. À tour de rôle, nous badgeons notre bracelet-montre à une borne pour obtenir l’accord de rentrer. Plus d’employé pour ça depuis longtemps. Tout le monde est désormais équipé de ces bornes : entreprises, restos, supermarchés… Si la énième dose de vaccin n’est pas à jour, pas d’entrée. Juste à côté, une caméra thermique nous scanne. Cette fois, tout est bon. C’est parti pour une demi-journée de travail. Arrêt à 12h. Mais ma journée ne s’arrêtera pas là. Je dois aller chercher ma fille à l’internat à 14h30. C’est donc la course après mon retour à l’appart. Toi, tu files bosser (la semaine prochaine, ce sera l’inverse) et moi je cours chercher notre enfant que nous n’avons pas vue de la semaine. L’internat, ce n’était pas notre choix. Le choix de peu, d’ailleurs. Nouvelle réforme de l’Éducation Nationale de 2023 pour lutter contre l’endoctrinement, d’après eux. Il y a bien eu quelques rassemblements, quelques grèves d’enseignants mais le tout fut vite mater à coups de matraques et de ruptures de contrat. Et surtout, pour les parents, la menace de mettre fin aux allocations familiales. Tenue par la bourse, la résistance fut muselée. Un paradoxe non ? On envoie nos enfants en internat pour lutter contre l’endoctrinement mais ils n’ont pas de mal à nous laver le cerveau à coups de discours mensongers et publicités envahissantes vantant les mérites d’une école libre et fraternelle ! Nos enfants ont, eux aussi, de jolis bracelets, se font vacciner deux fois par an par une équipe qui débarque au moment opportun et n’ont le droit de sortir du lycée que trois heures le mercredi après-midi. Tout comme nous, ils sont sanctionnés s’ils oublient de recharger leur bracelet-montre. Un jour de renvoi. Ou plutôt, de travail dans l’enceinte de l’établissement. Il ne faudrait pas perdre deux bras qui peuvent bosser ! À peine récupérée, je dépose notre fille à la danse. Son exutoire. Elle m’embrasse avant de quitter la voiture, radieuse. C’est son moment de la semaine. Celui qui la rend rayonnante. J’en suis heureuse…et envieuse. Je repense aux cours de yoga que je suivais, qui me faisaient un bien fou au corps comme à l’esprit. Le gouvernement a vite trouvé des prétextes pour ajouter cette pratique dans la liste des « mouvements sectaires ». Le début d’une chasse aux sorcières passée inaperçue. Cela fait bien longtemps que je n’ai plus le loisir de m’adonner à une quelconque passion. À part lire, et les livres commencent à se faire rares car numérisés, donc sur internet, donc surveillés. Donc je m’en passe. Ou plutôt, je transgresse. Nous nous en échangeons avec Charly lorsque nous nous voyons en dehors du boulot. De ceux qui ne sont plus publiés et gardés secrètement. J’embraye et file à la petite superette bio, dernière survivante d’une liquidation programmée des marchés. La proprio, une dame d’un certain âge aux traits marqués, au visage endurci, qui hurle à qui le veut qu’il faudra lui passer sur le corps pour faire fermer sa boutique. Les gendarmes du coin n’ont pas réussi à la déloger… Et puis, ce n’est qu’une question de temps. Ils laissent faire, conscients que ça ne durera pas vu son âge. La pauvre femme a tout perdu et dort dans l’arrière salle du magasin sur un matelas à même le sol. Je lui prends quelques courgettes, des tomates et des radis. Arrivée devant elle pour payer, en scannant mon portable pour débiter, elle glisse au fond d’un sac en papier quelques brins de lavande en me faisant un clin d’œil. Je lui souris. Je sais ce qu’elle risque. Depuis que la médecine allopathique s’est promue maître du monde, elle a renié ses origines, craché sur le naturel pour vanter un monde chimique et contrôlé…contrôlable surtout. Quelques « sorciers » résistants, passent parfois quelques brins de thym ou de romarin, en douce, mais l’amende est si forte que peu s’y aventurent. Et puis, eux, ils disparaissent peu à peu et la jeunesse n’a que faire de poudre de perlimpinpin qui soigne les rhumes. Enfoncés dans leur canapé, lobotomisés par leur portable, les cerveaux de la jeunesse s’asphyxient, plus aucun ne s’intéresse à l’arbre qui pousse et qui nous fait respirer pourtant. Première espèce en voie de disparition désormais, tout à fait programmée. Je rentre. Je badge à nouveau l’entrée de mon appartement. Mon bracelet bip d’un son enroué. Il me faudra le recharger, même si demain, c’est dimanche, unique jour non travaillé pour tous. La traque ne connaît pas de repos. La crise… et oui, toujours cette « crise » que nous payons désormais à coup de 45h par semaine. Nous sommes nombreux à nous souvenir du « monde d’avant ». Ce monde dans lequel nous avions le temps de nous retrouver, de faire la fête, de partager. À part quelques rares occasions, aujourd’hui l’énergie nous manque pour danser ou de nous distraire. Métro, boulot, dodo, cette prémonition de trois mots est rapidement devenue réalité. Il est 17h30, tu passes la porte de l’appart à ton tour, d’un pas lourd, tu viens vers moi… Je connais ce regard. J’abandonne les courgettes râpées, je t’enlace, je te serre fort. J’entends ton soupir…ta lassitude. Je sais ce que tu vas dire. Tu t’enfonces un peu plus contre mon épaule. « ‘tain…ça sert à quoi tout ça… ? On ne peut pas vivre comme ça… ! » Je sais… Je sens ton inspiration saccadée, celle qui retient les larmes, qui étreint les peurs… Je te serre plus fort encore. Je ne veux pas que notre fille nous voie ainsi. Même si… elle sent, elle sait, elle le vit, et pour des années encore, elle. « Un jour tout s’arrêtera » … Encore ces mots. Tu les connais. Mais je les répète. Comme un refrain, une prière. Mais il n’y a aucun espoir dans ma voix. Juste une réalité. Un jour, tout s’arrête. Et la mort, peut-être, en devient douce et salvatrice. Une liberté retrouvée. Demain, dimanche, nous badgerons encore, nous serons suivies pour aller voir tes parents, encore. Traquées. Au cas où… Au cas où quoi ? Je ne sais pas car, comble de l’horreur, qu’importe le pays, le monde s’est mis au diapason. Estimons-nous heureuses, nous n’avons pas finies dans ces « camps », comme tous les non-vaccinés, parqués, dépossédés et appauvris. Oui, demain nous pourrons partir tôt et profiter un peu du jardin de tes parents, qui sont dans les derniers résistants avec leur verger, leur potager. Les projets de loi sont dans les tuyaux pour interdire tout ça. Je sais que ce bol d’air sera aussi celui qui m’étouffera… de colère, de douleur face à cette vie que nous aurions pu avoir. Au sein de la Nature. Dans un monde plus humain. Pourtant… Demain, nous essaierons de rire, de partager, d’aimer. Notre fille fêtera ses 18 ans. En petit comité puisque la loi nous interdit de nous réunir à plus de dix personnes mais au moins, nous oublierons l’espace de quelques heures, que le monde d’avant est mort, lui, et que nous qui l’avons connu, n’en avons pas encore fait le deuil. Écrit le 28 aout 2021. Dédié à tous ceux qui, après-guerre, ont lutté pour nos droits et pour que, jamais plus, les hommes et femmes différents, d’abord ostracisés, finissent dans des camps. A tous les Amérindiens massacrés qui luttent encore pour leurs terres, et tous les noirs américains qui ont dressé leurs poings contre la ségrégation.Que ceux qui pensent que nous sommes fous, que ça n’arrivera jamais, se souviennent qu’on ne perçoit les conséquences de l’horreur qu’une fois que c’est trop tard SAUF si l’on dompte ses peurs et écoute son cœur. Alors, bien sûr, nous pouvons agir avant que l’horreur ne se concrétise ! ENSEMBLE, AGISSONS avant qu’il ne soit trop tard ! Audrey Leroux